Si je reprends la plume, c'est qu'il y a de quoi : avec Vincent, un ami de Géorgie, nous nous sommes lancés dans la traversée de la Russie en Niva¹, de Moscou à Vladivostok en faisant un petit tour
par la Yakoutie, le pays des rennes et du record mondial de froid (-71,3°C). Mais avant de raconter les tours et les détours de notre petit tour, il me faut absolument commencer par le
commencement, et décrire l'une des créatures les plus curieuses et les plus redoutables que l'on puisse rencontrer, hélas trop souvent, sur les routes de Russie : le GAIchnik.
Les hommes de la GAI ne sont pas vraiment différents des autres hommes. Comme nous, ils ont deux bras et deux jambes, une paire d'yeux et un nez au milieu de la figure. Ils sont doués de l'usage de
la parole et disposent d'un pouce préhensile qui leur permet de survivre en territoire hostile. Mais en réalité, ils ne sont pas vraiment comme nous. Ils ont ce petit quelque chose dans le regard
et cette façon particulière de s'habiller qui vous fait dire tout de suite, quand vous en apercevez un : "Il en est."
Ceux de la GAI sont des êtres étranges, à la fois discrets et extravertis. Affublés comme de règle d'une tenue particulièrement voyante, ils préfèrent, pour mener leurs affaires que la morale
réprouve, se cacher dans leur voiture, à l'orée des sous-bois. Là, à l'abri propice d'un fossé, le regard fuyant sous leur chapka en poil de nylonne, les GAIchnikis s'adonnent à leurs plaisirs
coupables. N'allez cependant pas leur faire part de votre désapprobation face à leur conduite contre-nature ; dans ce pays aux valeurs déliquescentes, la loi est de leur côté. Pire, encouragés par
le laxisme ambiant, ils se croient même autorisés à la faire respecter !
Demandez-le à n'importe qui : rien n'est plus révulsant pour l'honnête automobiliste russe que la vue de leurs gilets jaunes fluo moulant maladroitement, par dessus leur veste bleue, un ventre
boudiné de bourrelets satisfaits - car leur "activité" peut leur rapporter gros !
Vous ne verrez jamais un membre de la GAI tout chétif et racorni. Au contraire ! Tous sont bouffis d'embonpoint, les bajoues rouges et gavées de saucisson de luxe, fièrement dressés sur le bord des
routes, leur matraque noire et blanche jouant nonchalamment dans le vent rude de la steppe. Et plus ils sont vieux, pire c'est : essayez sans vomir de regarder un couple de GAIchnikis
vieillissants, scrutant l'horizon du fond de leurs prunelles porcines. Vous ne pourrez pas. C'est dégoûtant. Les joues tombent, le nez empâté, rougeaud, est rongé par les maladies, ou Dieu sait ce
que ces gens-là peuvent attraper. Le poil déserte le cuir chevelu. Seul subsiste le regard, planté au-dessus de leur bouche énorme et avide, un regard pervers, empli de vice et de sadisme.
D'un signe du petit bâton qui pend mollement à ses côtés, il vous intime de vous arrêter. Vous voici sur le bas-côté - de
son côté. Vous êtes en danger. Vous ouvrez la fenêtre,
maladroitement, ne sachant pas vraiment comment faire.
Machinalement, dans le feu de l'action, vous glissez à travers ce que vous avez de plus précieux. Mais ça ne lui suffit pas. Avec horreur, vous le voyez ouvrir la bouche. Mais quoi, quoi ? Que
veut-il enfin ?
- Inspecteur Dourine, votre permis de conduire, s'il vous plaît.
Autant dire que l'exhibition d'un permis français perturbe d'emblée l'homme de la GAI. Il comprend qu'il a à faire à un homme, un vrai, qui vient d'un pays civilisé, où on ne laisse pas les types
de son genre se pavaner impunément dans la rue.
- Et où est-ce que vous allez comme ça ?
- Oh, nous sommes des journalistes, nous allons en Yakoutie. On écrit un livre sur notre expédition.
- Un livre ?
- Oui, on veut parler de la Russie, de ses habitants, comment on y vit... C'est pour ça qu'on a acheté une voiture russe, pour voir comment ça se passe
vraiment, sur les routes...
Normalement, à ce stade, l'homme de la GAI (Gossoudarstvennaya Avtodorojnaya Inspektsia - Inspection routière d'Etat), complètement dépassé par les événements, commence à jeter des coups d'oeils
affolés aux alentours en cherchant du soutien auprès de son collègue. Mais il sait que c'est peine perdue. Rien ne pourra plus le sauver, ses sombres desseins ont été déjoués. Mal à l'aise, il
regarde une dernière fois vos papiers, puis vous les rend d'un air gauche.
- Bon, eh bien, on ne va pas vous déranger alors... Bonne route !
Ce coup-ci, avouons-le, vous avez eu de la chance. Mais attention. Certains sont plus coriaces. Si vous avez le malheur de commettre ce, qu'entre eux, ils appellent un "dépassement non-autorisé",
ils sauront alors déployer toute leur malice pour vous faire plonger. Il vous faudra, après de dures négociations, glisser une coupure sale dans un endroit à l'abri des regards, et repartir, l'air
penaud, honteux de ce que vous venez de faire. A la merci du prochain poste de GAI.
¹ Niva = tout-terrain soviétique mobile et passe-partout.